La Mycophobie Occidentale

par | Août 29, 2024

Au fil des siècles, les champignons ont suscité des réactions ambivalentes dans les sociétés humaines, oscillant entre fascination et répulsion. Dans la culture occidentale, depuis le Moyen Âge, ces organismes mystérieux ont souvent été perçus à travers le prisme de la peur et de la superstition, associés à la mort, à la décomposition et à la sorcellerie. On parle alors de Mycophobie Occidentale.

Les champignons au fil des siècles dans la culture occidentale.

La religion comme socle de pensée

Durant l’époque médiévale, les champignons poussent en grande quantité dans les forêts et dans les champs ; paradoxalement ils sont très peu présents dans les ouvrages encyclopédiques. Le règne fongique semble être rejeté d’un seul bloc par la mentalité médiévale. Mais pourquoi le champignon a-t-il une si mauvaise réputation ? Bolet Satan, Cœur de Sorcière, Trompette de la Mort, Mérule pleureuse, Fistuline Hépatique, Amanite Vaginée, Phallus Impudique, tant de noms différents aspirant à tous les vices, stratégie parfaite pour diaboliser ces êtres vivants. La religion chrétienne, qui influence tous les domaines de la pensée médiévale, va alourdir le lourd passif du champignon avec sa nouvelle invention la ‘scala naturae’.

L’ensemble des créatures sont classées selon un ordre hiérarchique, organisé autour de l’axe ciel-terre : plus les créatures sont proches du ciel, donc symboliquement du domaine divin, plus elles sont valorisées ; à l’inverse, plus les créatures sont proches de la terre, plus elles sont perçues comme négatives. Cette échelle des êtres est utilisée pour régir l’alimentation des nobles, qui ne doivent pas consommer ce qui pousse trop près de la terre. Tandis que les paysans s’alimentent avec gratuitement et développent un savoir mycologique, les aristocrates interdisent à leurs filles de sortir dans le jardin tant qu’il y’avait des phallus impudiques de peur qu’elles ne s’asseyent dessus.

Philosophiquement, l’Homme possède une place particulière dans la religion chrétienne. Il possède une chair mortelle, comme les animaux, les plantes, les champignons, mais aussi un esprit. Dans cette dichotomie, la lutte entre la chair et l’esprit devient une lutte morale. La voie spirituelle est plus appréciée, elle est considérée comme supérieure, plus noble, et rapproche de Dieu. Tandis que les désirs de la chair font chuter d’un étage le corps vers la bestialité, les vices, le dégoût.

C’est dans ce contexte hiératique que les champignons existent dans cette société. Mal aimés, c’est bien plus tard que l’Homme comprendra qu’ils permettent la vie, mais sa considération maléfique dans l’Histoire persistent encore et c’est bien pour cela que vous êtes capables de citer 10 oiseaux en 30 secondes, mais jamais 10 champignons en 30 minutes.

Des champignons diaboliques ?

Si aujourd’hui nous savons qu’ils possèdent des propriétés médicinales précieuses, reconnues dans diverses cultures ; slave ou asiatique, en Europe, cette connaissance a été largement ignorée, invisibilisée, diabolisée. La mycophobie ambiante occidentale s’est installé lentement mais surement, notamment avec les herboristes et les guérisseurs, car ceux qui utilisaient des champignons risquaient d’être accusés de sorcellerie, ils étaient menacés d’exclusion de la médecine « officielle ». Les procès en sorcellerie des 16e et 17e siècles ont marqué au fer rouge toute utilisation de substances associées à la magie, comme les champignons ou même les crapauds qui connaitront le même destin.

Le rond de sorcière

Par exemple les cercles de champignons, qui est une structure totalement explicable scientifiquement, reste un symbole occulte, d’ailleurs, on appelle ça des ronds de sorcières. Selon le folklore, les sorcières se rassemblaient la nuit pour exercer leurs rituels maléfiques sur le village, encore aujourd’hui des témoignages parlent d’auras, de ressentis étranges et même de malédictions quand ils se mettent en son centre. Et c’est cette association avec le diable qui a conduit une énième fois à la marginalisation des champignons dans les pratiques médicinales.

Et si tout cela semble fou et dénué de sens, c’est la réaction de nos sociétés, à ce qu’elles ne peuvent comprendre. C’est l’Ouest face à l’Est, car pendant que les Américains ont horreur des champignons, les Anglos-saxons les ignorent, les Français les mangent, les Russes se soignent avec et les Chinois les vénèrent.

Symbolisme morbide

Mais pour encore plus comprendre cette dichotomie, quoi de mieux que d’analyser l’Art ? Leur représentation et leur symbolisme dans l’art ont varié de manière significative en fonction des époques et des cultures.

Au XVIe siècle, les champignons sont rarement présents dans l’art européen, et quand ils le sont, c’est souvent pour symboliser la mort et la décomposition. Cette association est particulièrement frappante dans la peinture « Les Trois Âges et la Mort » de Hans Baldung, réalisée en 1543 ou des polypores, champignons saprophytes qui se nourrissent des tissus morts des arbres, figurent en arrière-plan. Leur présence n’est pas anodine : en s’attaquant à leur hôte, ils symbolisent la décomposition, la chute et la transformation ultime de la matière en poussière. Ce choix iconographique accentue le message de la vanité des choses terrestres et rappelle inéluctablement le passage du temps.

De manière similaire, le peintre allemand Matthias Grünewald, dans « La Tentation de Saint-Antoine », évoque la dimension parasitaire et mortifère des champignons. L’œuvre montre un homme souffrant d’ergotisme, une maladie causée par l’ingestion du champignon Claviceps purpurea, qui déclenche des convulsions et des gangrènes. Ce tableau, en mettant en lumière les effets délétères des champignons, renforce leur association avec la souffrance et la mort dans l’imaginaire européen de l’époque.

Jérôme Bosch, quant à lui, introduit les champignons dans ses célèbres triptyques, « Le Chariot de foin » et « Le Jardin des délices », réalisés au début du XVIe siècle. Dans ces œuvres où se côtoient vie, mort, vices et vertues, les champignons apparaissent surtout dans la partie droite des tableaux, représentant l’enfer. Le spectateur attentif peut y distinguer un Bolet Satan, un Bolet à pied rouge, ou encore une interprétation d’une Amanite tue-mouches, tous symboles de la toxicité, du mal et de la tentation.

La perception des champignons dans l’art ne cesse d’évoluer. Dans la culture populaire moderne, notamment à travers les jeux vidéo et le cinéma, les champignons continuent de jouer des rôles symboliques puissants, mais avec des interprétations variées selon les cultures.

The Last of us, le champignon vecteur d’une apocalypse

Dans le jeu vidéo américain The Last of Us, les champignons deviennent le vecteur d’une apocalypse. Le scénario repose sur une infection causée par un champignon, le Cordyceps, qui transforme les humains en créatures zombiesques. Cette vision dystopique et apocalyptique reflète une certaine peur des forces incontrôlables de la nature, où les champignons symbolisent une menace envahissante et destructrice.

Super Mario, le champignon dans la Pop-culture japonaise

À l’inverse, dans la culture japonaise, les champignons sont souvent associés à la croissance et au pouvoir.

Le plus célèbre exemple est sans doute Super Mario Bros, où le protagoniste, consomme un champignon pour grandir et obtenir des pouvoirs supplémentaires, il gagne même une vie supplémentaire en en consommant. Ce champignon, loin de symboliser la mort, devient ici un symbole de vie et de renforcement, une source de vitalité dans un univers coloré et joyeux. Cette dichotomie entre les représentations occidentales et orientales des champignons illustre les différences culturelles profondes dans la manière de percevoir la nature et ses mystères. Et si aujourd’hui nous avons parler de la mycophobie occidentale c’est pour que demain nous découvrons la mycophilie orientale.

Les champignons ont toujours été plus que de simples objets visuels ; ils sont des miroirs reflétant les croyances, les peurs et les espoirs des sociétés qui les ont produits. Ainsi, à travers les âges et les cultures, ces organismes mystérieux n’ont cessé de nourrir l’imaginaire artistique, oscillant entre ténèbres et lumière.

Blog

Des articles pour découvrir les champignons et leurs mystères

La Mycophilie Orientale

par Alexis Chevallier

La Mycophobie Occidentale

par Alexis Chevallier

Envie de rejoindre l'aventure ? Devenez adhérent de l'association.

Adhésion annuelle : 20€

En adhérant, vous soutenez l’association et ses actions sur le territoire basque. Les adhérents bénéficient de tarifs préférentiels pour les ateliers, sorties et conférences, ainsi que d’invitations à des sorties occasionnelles gratuites.