Monstruosité fongique

par | Juin 1, 2026

La tératologie est l’étude des anomalies du développement chez les êtres vivants, donnant parfois naissance à des formes plus ou moins monstrueuses. Issu du grec teras (monstre) et logos (étude), ce domaine fascinant ne se limite pas aux seuls règnes animal et végétal : les champignons, eux aussi, ont leurs propres aberrations

Des monstres vraiment ? 

Avant de plonger dans l’univers fascinant des monstruosités fongiques, il est important de clarifier ce que nous entendons par « monstruosité ». Car ce terme, souvent employé de nos jours pour désigner une personne malfaisante, un acte de terreur ou une créature terrifiante, porte en réalité une signification bien différente dans son origine scientifique. Au fond, la monstruosité désigne des anomalies d’un certain développement, des déformations physiques et apparentes, et des erreurs d’évolution. Autrement dit, tout écart anatomique d’une espèce, tout dérapage dans le processus naturel, peut être considéré comme une monstruosité.

Si l’on suit la vision d’Aristote, le monstre est une erreur. C’est un être qui demeure éternellement indéterminé car inachevé : il n’est pas parvenu à actualiser sa forme finale. Pour Montaigne, il s’agit de voir à travers le monstre. L’inconnu, dès lors qu’il devient ordinaire, perd ses traits effroyables.

Et enfin, étant sensible au Darwinisme, selon moi, même si l’anomalie est principalement neutre ou désavantageuse, elle peut être aussi parfois avantageuse. Alors, si on dézoome et qu’on regarde l’histoire de la Vie, l’erreur génétique peut offrir un nouveau trait qui selon la sélection naturelle peut s’inscrire dans les gènes afin de créer une nouvelle espèce et donc la faire évoluer, et c’est à ce moment-là que l’erreur devient évolution. Alors, à toutes ces monstruosités que nous allons observer et disséquer, n’oublions pas que c’est seulement dans le regard de l’homme que le monstre existe.

La téraloquoi ?

La tératologie est là pour ça, pour comprendre les créations de la nature qui sortent du cadre habituel. D’ailleurs, de nombreuses monstruosités humaines sont connues, comme le nanisme, le gigantisme et l’albinisme, qui comptent parmi les anomalies visuelles les plus répandues, tout comme le bec de lièvre, aujourd’hui facilement dissimulé grâce aux avancées médicales.

D’autres, bien plus rares, frappent par leur singularité, à l’image de la cyclopie. Grâce à la tératologie, ces anomalies ont pu être quantifiées, classées et analysées. Et c’est tant mieux, car de nombreux cas relevaient autrefois du mythe, alimentant ainsi l’aspect effrayant de certains contes et légendes. 

Pourtant, l’hémimélie, la polymélie, le rhinodyme ou encore la polydactylie existent bel et bien. À une époque où science et religion étaient étroitement liées, les savants peinaient à comprendre pourquoi la nature, perçue comme une œuvre divine, pouvait engendrer ce qu’ils considéraient comme des « démons ». Montaigne, lui, a bousculé ces perceptions. Il insistait sur le fait que ce que nous appelons contre nature n’est rien d’autre que ce qui se produit en dehors de nos habitudes, dans ses Essais, Livre II, chap. 30 il écrit :

« Il n’y a rien qui ne soit pas selon la nature. Que cette raison universelle et naturelle chasse de nous l’erreur et l’étonnement que la nouveauté nous apporte. »

L’erreur n’est pas qu’humaine

Mais intéressons-nous maintenant à un autre règne, car la monstruosité est universelle, elle touche la Vie et donc la tératologie végétale existe aussi.

Les scientifiques se sont déjà penchés sur le sujet, et je suis certain que vous avez déjà croisé des exemples de ces anomalies sans même vous en rendre compte. Prenons l’exemple de ce pissenlit… Ce fameux pissenlit qui vous a semblé anormalement gros, comme si deux tiges avaient fusionné pour créer une monstruosité végétale à la fleur disproportionnée. Cela porte un nom : la fasciation. C’est une déformation parmi les centaines d’autres monstruosités mais celle-ci je sais que vous êtes nombreux à l’avoir déjà vu. Ses causes sont multiples : cela peut être d’origine hormonale, bactérienne, fongique, virale ou encore environnementale, il en existe même des formes héréditaires.

La fasciation du pissenlit, une déformation commune.

Bien évidemment, le règne fongique n’est pas épargné par ces déformations. Si les formes diverses et variées des champignons sont méconnues du grand public, quant-est-il alors si en plus de leur mystérieuses formes on ajoute des erreurs.

Les champignons étant déjà des monstres d’évolution quant à leur singularité, il faut en plus maintenant comprendre les anomalies visuelles alors que nous ne comprenons même pas la totalité de ceux-ci. 

Bienvenue dans la tératologie mycologique.

Parmi les cas les plus intrigants, on trouve des champignons présentant des mutations qui les transforment en structures méconnaissables : des pieds dédoublés, des chapeaux difformes, des formes excessivement ramifiées ou encore des couleurs atypiques qui tranchent avec l’aspect habituel de l’espèce.

Ces aberrations, bien que perçues comme des erreurs de la nature, témoignent en réalité de la souplesse et de l’adaptabilité du vivant.

En forêt, ces spécimens atypiques suscitent souvent l’étonnement. Si ces déformations sont parfois le fruit de mutations génétiques spontanées, elles peuvent aussi résulter de conditions de croissance particulières, comme une exposition à des toxines, un stress environnemental ou encore une infection parasitaire. Ainsi, la monstruosité mycologique n’est pas qu’une bizarrerie sans intérêt : elle est une réponse imprévisible d’une cause. Les rares scientifiques du 20 ème siècle comme Claudius Roux et Marcel Josserand se pencheront sur ce sujet en essayant de comprendre, qui est la cause ? Quelle est la réponse ?

La Coalescence

Ce sont des sortes de fusions, qu’elles soient partielles ou totales, sont le plus souvent dues à des obstacles ou à des pressions maintenant les individus en contact prolongé. Ainsi, quand plusieurs champignons sont pressés les uns contre les autres, par exemple lorsqu’ils doivent passer entre deux racines ou deux troncs, la coalescence est provoquée. Alors face à l’obstacle, le mystère de l’évolution préfère transgresser des millions d’années d’expérience en fusionnant avec un autre corps afin de contourner l’objet qui empêche le sujet à vivre. Cette fusion peut être si marquée que l’on peine à distinguer les individus d’origine. Dans d’autres cas, la fusion partielle peut donner lieu à des formes inhabituelles et questionne sur la plasticité du règne fongique et de son incroyable capacité d’adaptation à l’environnement.

La Superposition

Parmi les anomalies les plus étonnantes, la superposition est sans doute l’une des plus spectaculaires. Ce phénomène se produit lorsque plusieurs chapeaux de champignons se greffent les uns sur les autres ou s’enclavent partiellement, créant l’illusion d’un champignon poussant sur un autre. Cette étrange configuration donne naissance à des structures complexes, où un sporophore semble littéralement émerger d’un autre, tout en partageant un même réseau mycélien. Malgré cette apparence de duplication, ces formations constituent un seul et même individu.

Même si certains tentent d’expliquer cette déformation par le manque de lumière combiné à un surplus d’humidité, il n’y a actuellement aucune explication sur ce bug fongique, la nature s’amuse à défier nos attentes en matière d’organisation biologique. Après ça, les interprétations de Jules Vernes et d’Hergé en matière de créatures « champignonnesques » sont fades, définitivement la nature est le meilleur des créateurs.

Nanisme & Gigantisme

Bien connus et particulièrement fréquents chez certains genres comme les bolets, ces phénomènes s’apparentent à ce que l’on observe chez les êtres humains. L’absence de lumière, l’excès d’humidité, une température ambiante constamment élevée, l’abondance de matière organique et même certains sels minéraux solubles sont les principales causes du gigantisme. Nous pouvons alors trouver des espèces anormalement grandes et grosses, parfois pour le plaisir des cueilleurs, en 2022 un cèpe géant de plus de 4kg fut trouvé près d’Arcachon.

À l’inverse, le nanisme résulte de conditions défavorables : sécheresse du sol, pauvreté du substrat nutritif, ou encore encombrement de nombreux individus dans un espace restreint. Ainsi, des champignons peuvent émerger sous une forme minuscule et réduire fortement leur espérance de vie. 

Les Inclassables

Certaines anomalies fongiques sont si uniques qu’elles ne rentrent aujourd’hui dans aucune catégorie précise. Même si nous savons que des sols fortement pollués, les motifs complexes et les déformations extrêmes, souvent fractales, semblent résulter d’un chaos ordonné.

On observe parfois des pseudo-lamelles en surnombre, ornant les hyméniums ou les chapeaux de manière totalement imprévisible. Selon certaines recherches la qualité de la chair n’est pas altéré, les spores restent fertiles, les déformations sont rarement désavantageuses, elles sont au mieux neutres. L’erreur, paradoxalement, semble d’un calcul parfait, illustrant une nature aussi imprévisible que fascinante. 

Il est impossible de ne pas faire de lien avec l’espèce humaine, avec les animaux, les plantes, nous sommes tous cousins, tous issus du même dernier ancêtre commun universel, nous avons juste répondu à différentes problématiques autrement et pourtant, nous subissons les mêmes erreurs du jeu de la Vie. À travers cet article, je souhaitais partager mon exploration de ces créatures cachées, rejetées, incomprises. Ce que nous appelons « monstruosité » n’est qu’un résultat différent, c’est une variation infinie de la vie alors peut-être, en observant ces formes étranges, verrons-nous la beauté là où nous pensions voir le chaos.

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