La Mycophilie Orientale

par | Jan 31, 2025

Les Champignons, Bien Plus Qu’une Ressource

La mycologie, science des champignons, revêt une dimension culturelle fascinante lorsqu’elle est abordée sous l’angle de l’ethnologie. Dans l’histoire des civilisations, les champignons occupent une place particulière, souvent marquée. On aime ou on n’aime pas, mais concentrons-nous aujourd’hui sur la fascination mycologique des peuples, par la mycophilie orientale. Bien plus qu’une simple ressource alimentaire, les champignons incarnent un lien intime avec la nature. Du latin campinolius (« produit de la campagne »), le champignon est un fruit mystérieux. Cette relation passionnée, qui traverse les générations, contraste avec l’aversion que l’on peut observer dans d’autres cultures. Ce nouvel épisode vous propose d’explorer la mycophilie à travers différentes sociétés, en soulignant son importance culturelle et spirituelle.

Contes et Traditions : Les Champignons dans l’Imaginaire Collectif

Dans le conte russe « Le Champignon de la pluie », une petite souris se réfugie sous un champignon pendant une averse. Successivement, un moineau, un lièvre, un loup et même un ours lui demandent de s’abriter, bien que le champignon semble trop petit pour les accueillir tous. À chaque nouvel arrivant, le champignon grandit miraculeusement, permettant à tous de rester au sec. Lorsque la pluie cesse, la souris s’interroge sur ce phénomène, et le moineau lui explique que le champignon a simplement grandi grâce à la pluie. En connaissant les champignons, ils sont capables d’avoir des effets miraculeux. Voilà ce que les enfants russes entendent dès l’âge de 4 ans. La morale est saisissante de vérité quand on sait qu’aujourd’hui, nous avons découvert certains champignons qui peuvent décomposer le plastique, sans parler des recherches actives contre les cellules cancéreuses.

Il faut savoir que la cueillette des champignons est une pratique profondément enracinée dans la culture slave. Pendant des siècles, les familles se sont réunies pour explorer les forêts à la recherche de champignons comestibles. Prières et chants sont à l’honneur avant de débuter une cueillette, car oui, cette activité est une nécessité alimentaire mais aussi une tradition sociale et spirituelle, renforçant les liens familiaux et communautaires.

Si je commence par cette introduction, c’est pour mettre en avant cette notion de « mycophilie », car si des peuples ont une affection et un intérêt pour le règne fongique, c’est qu’ils ont dû les comprendre.

Ötzi et l’Ingéniosité Néolithique

En 1991, la découverte d’une momie bien préservée dans les Alpes, surnommée Ötzi, a fourni une fenêtre unique sur la vie des peuples du Néolithique. Datant de 3 300 avant J.-C., cette momie, congelée dans un glacier, portait avec elle plusieurs objets et outils, dont deux champignons.

Le premier, l’Amadouvier (Fomes fomentarius), était utilisé en grattant l’intérieur du chapeau pour obtenir une substance fibreuse et inflammable capable de prendre feu facilement lorsqu’elle était exposée à des étincelles ou des braises. Encore mieux, la coquille du champignon, une fois creusée, devient un très bon foyer pour que le feu ne s’éteigne pas tout en brûlant lentement la chair fibreuse du champignon, telle une lampe à huile. Dans une époque sans allumettes ni briquets, où le vent peut être votre pire ennemi, ce champignon était une ressource inestimable pour la survie en pleine nature.

Le second s’appelle le Polypore du bouleau (Piptoporus betulinus). Ötzi portait également ce champignon, et il est connu pour ses propriétés antiseptiques et sa capacité à affûter des lames. Le Polypore du bouleau, qui pousse généralement sur les bouleaux morts ou mourants, contient des composés aux effets antibactériens. Ötzi pouvait l’utiliser pour soigner des blessures ou prévenir des infections, ce qui est cohérent avec la théorie selon laquelle il aurait pu souffrir de maladies parasitaires. Cependant, une autre utilisation fascinante du Polypore du bouleau est qu’il servait également à nettoyer et affûter les lames. La surface dense et résistante du champignon pouvait agir comme un abrasif naturel, utile pour entretenir des outils métalliques.

Ces exemples prouvent à quel point les peuples de l’époque considéraient les champignons, à tel point qu’ils les ont étudiés longuement et en détail pour trouver toutes leurs fonctionnalités. Je le rappelle, nous sommes en 3 300 av. J.-C.

Une pharmacie naturelle

Il y a ceux qui les apprécient, qui les mangent, qui les utilisent, mais montons d’un niveau : il y a ceux qui les voient comme des soins naturels. Et il y a un nom pour ça : la mycothérapie ; médecine non conventionnelle utilisant des champignons médicinaux ou des extraits de ces champignons à des fins médicales.

L’un des champignons les plus impressionnants est selon moi Inonotus obliquus, appelé « Chaga », d’après la latinisation du russe « чага » (tchaga). Il est l’exemple parfait du célèbre adage, « l’habit ne fait pas le moine », car derrière sa silhouette croûteuse, brunâtre tirant vers le bois carbonisé, ce champignon parasite est une pharmacie à lui tout seul. Il est anti-inflammatoire, immunomodulateur, hypoglycémiant, anticancéreux, et tous ses usages sont confirmés par des études scientifiques. Et pour finir sur le chaga, il est l’aliment le plus antioxydant au monde, rien que ça.

Adapto, quoi ?

Ces recherches, ces avancées sont issues de mycophiles, car oui, il fallait bien être sensible au règne fongique pour oser chercher profondément toutes ces déclinaisons aux champignons. Les Russes, encore eux, vont continuer à pousser le sujet, et un certain Nikolai Lazarev, en 1947, va inventer le terme d’“adaptogène”. Il remarqua que certains champignons ainsi que des plantes avaient un effet particulier sur l’organisme, en augmentant sa capacité à s’adapter aux stress physiques et émotionnels.

Que ce soit le reishi, le chaga, le cordyceps, le maitake, le shiitake, le lion’s mane, ou même les tramètes versicolor, ils possèdent tous des facultés d’adaptation supérieures à la moyenne qui leur permettent de s’adapter à leur environnement et au corps humain en boostant l’organisme.

Amélioration de la mémoire, des fonctionnalités cérébrales, antioxydant, soin de votre peau, de vos cheveux, de votre santé cardiovasculaire, confort intestinal, lutte contre le vieillissement, tonus physique, meilleure récupération musculaire, meilleur sommeil, relaxant ou même amélioration de votre libido : les champignons adaptogènes, invisibilisés au XXᵉ siècle, sont aujourd’hui les stars des réseaux sociaux.

Mais de la science à la croyance, il n’y a qu’un pas

Les pratiques spirituelles des peuples autochtones

Dans un monde où survivent les traditions chamaniques et les réminiscences animistes, où l’homme est complètement immergé dans la nature, il est normal que les matériaux organiques tels que les champignons soient utilisés à des fins traditionnelles, voire divines. Perchés au cœur des montagnes de l’Himalaya, les artisans du Népal continuent de préserver un art séculaire : la création de masques à partir de champignons. Ces masques, dont les origines remontent à des temps anciens, sont portés lors de cérémonies mystiques, symbolisant la connexion profonde des habitants avec la nature. Ces polypores, âgés, usés par le temps, sont transformés en masques cultuels. Cueillis avec soin dans les forêts denses qui entourent les villages, les artisans, inspirés par la nature, voient dans les bosses et les aspérités du champignon, non pas des imperfections, mais des rides vivantes, comme celles qui marquent les visages des sages. Ces reliefs naturels racontent le passage du temps, l’expérience accumulée et la sagesse née d’une vie en communion avec les forces naturelles.

Alors, tandis que le Parisien abat un arbre parce qu’il y trouve des polypores et craint que son jardin ne soit contaminé, le Népalais décide de porter ces mêmes champignons sur son visage, devenant, le temps d’un instant, l’incarnation d’un ancêtre.

Le recours aux champignons comme outils de purification est une méthode que l’on retrouve souvent dans différentes cultures et chez différents peuples. C’est assez révélateur de l’intime relation qu’ils entretiennent avec leur environnement naturel. Dans le nord du Japon et l’extrême-orient de la Russie, vit un peuple autochtone appelé les Aïnous. Ils croient que toutes les créatures et objets du monde ont un esprit éternel. Lorsqu’ils ont un problème, quel qu’il soit, ils brûlent le chapeau coriace de l’amadouvier. Selon eux, la fumée devient un véhicule qui transmet l’énergie bienveillante du champignon aux esprits, créant une barrière invisible qui repousse les forces nuisibles. Pour eux, la nature n’est pas simplement un lieu de vie, mais une source de protection spirituelle.

Oser créer un épisode uniquement sur la mycophilie orientale sans évoquer la Chine, c’est un peu comme suivre discrètement un cueilleur en forêt pour dénicher ses coins : ça ne se fait pas. Alors je m’y attelle.

Le champignon 靈芝 dans la tradition chinoise

Le reishi (Ganoderma lucidum), connu en chinois sous le nom de Lingzhi (靈芝), occupe une place centrale dans l’histoire, la culture et les croyances spirituelles de la Chine. Cet incroyable champignon, considéré comme un symbole de longévité, de santé et d’immortalité, est souvent associé à des traditions millénaires, des récits légendaires et des œuvres d’art qui témoignent de son importance spirituelle et culturelle.

Les premières références au reishi apparaissent dans l’un des plus anciens textes de médecine chinoise, rédigé il y a plus de deux millénaires. Dans ce traité, le reishi est décrit comme un élixir divin capable de prolonger la vie, d’apporter la sérénité et de restaurer l’énergie vitale, le Qi. Le reishi était si rare qu’il était autrefois réservé aux empereurs et aux sages. On croyait qu’il poussait dans des lieux inaccessibles, dans des montagnes sacrées baignées d’énergie céleste. Dans la mythologie chinoise, on raconte que le premier empereur de Chine envoya des expéditions pour trouver le légendaire champignon de l’immortalité afin de prolonger sa vie.

Dans l’Antiquité, on plaçait parfois des représentations du reishi dans les tombes des nobles pour assurer une vie éternelle dans l’au-delà. Les archéologues ont découvert des sculptures de reishi en jade et en bronze, considérées comme des objets protecteurs pour accompagner l’âme dans son voyage vers l’immortalité. Le reishi est devenu un attribut essentiel dans les représentations des sages immortels, souvent montrés dans des postures méditatives ou voyageant avec un bâton de marche, dont l’extrémité est ornée d’un reishi.

Sous les dynasties Ming (1368–1644) et Qing (1644–1912), les meubles, les paravents et même les vases ornés de motifs de reishi étaient très prisés. Les robes impériales des empereurs étaient souvent décorées de motifs de reishi, tout comme de nombreuses sculptures en jade créées pour les cours impériales chinoises. Le jade, lui-même symbole d’immortalité, est souvent sculpté en forme de reishi, combinant la signification du matériau et de l’objet. C’est, en quelque sorte, une double immortalité.

Les formes du champignon, souvent comparées à des nuages ou des volutes, ont également inspiré les architectes chinois qui les ont utilisées comme motifs décoratifs dans leurs sanctuaires. On retrouve ces motifs sur les poutres, les portes, les bordures de toits et les bas-reliefs. Par exemple, dans le temple du Nuage Blanc à Pékin, ces décorations rappellent l’importance du reishi dans les pratiques taoïstes visant à atteindre l’immortalité.

Ces références montrent à quel point le reishi est profondément ancré dans la culture spirituelle et artistique de la Chine et d’autres régions asiatiques. Non seulement il est un symbole de longévité et d’immortalité depuis 2 000 ans, mais il est aussi devenu un exemple pour l’humanité, inspirant le quotidien, les pensées, les repas, les constructions et les actions.

Et encore aujourd’hui, les champignons continuent d’occuper une place fascinante dans nos sociétés. La « mycophilie », ou l’amour des champignons, s’exprime aujourd’hui de manière innovante, créant un lien entre le passé symbolique des champignons et leur place dans la technologie et la culture populaire.

Les champignons dans la culture populaire

L’un des exemples les plus célèbres est sans doute Super Mario, l’icône mondiale des jeux vidéo créée par Nintendo au Japon. Dans cet univers coloré et fantastique, le champignon rouge à pois blancs (rappelant, selon moi, l’amanite tue-mouche) permet à Mario de grandir et de devenir plus puissant, tandis que le champignon vert à pois blancs (rappelant, selon moi, l’amanite phalloïde) lui fait gagner une vie. Ce mécanisme de transformation rappelle les croyances asiatiques anciennes dans lesquelles les champignons sont associés à la vitalité et à la longévité.

Le champignon est donc un catalyseur de changement, donnant à Mario la force de surmonter les obstacles et d’acquérir des pouvoirs spéciaux. Son fidèle camarade, Toad, fait également référence à la « toadstool » (ou « chaise de crapaud », désignant l’amanite tue-mouche). On pourrait même penser à Mario Kart où, dès le début, la présence d’un champignon sur la route équivaut à un boost : littéralement, prendre un champignon, c’est avancer plus vite.

Zelda, Pokémon, Final Fantasy, Dragon Quest ou même Animal Crossing, et j’en passe, sont tous des productions japonaises et traitent le champignon de manière positive, l’inscrivant dans l’amélioration perpétuelle. Mais ça, ce sera pour un prochain épisode.

Ode à vous, à nous, à eux

Croyance, tradition, science, objets artistiques, virtuels, décoratifs : les champignons trouvent toujours leur place, c’est dans leur ADN. D’hier à aujourd’hui, les amateurs de champignons sont des âmes vagabondes, en quête des secrets enfouis sous la mousse, des saveurs oubliées, des trésors cachés qui nourrissent corps et esprit. Pour certains, ils sont plus que des mets : ils sont des alliés, des remèdes millénaires enracinés dans les traditions ou des objets virtuels qui nous aident à être meilleurs.

D’autres, en communion avec la nature, trouvent dans les champignons des partenaires dans leur quête spirituelle. Sous l’ombre des arbres, à la lumière pâle de la lune, des cérémonies naissent, des chants s’élèvent, des rites anciens résonnent, guidés par ces êtres singuliers de la terre. Ainsi, les champignons deviennent des symboles de transformation, de guérison et de connexion avec l’invisible. Ce lien, tantôt scientifique, tantôt mystique, révèle à celui qui s’y abandonne le règne fongique où chaque champignon rencontré est une énigme éphémère et pourtant éternelle dans son apprentissage.

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